⚠️ Notre attention est précieuse, c’est elle qui détermine en grande partie notre présence au monde, notre capacité à apprécier, notre qualité relationnelle. Elle est si précieuse qu’elle est devenue pour certaines entreprises leur produit commercial en accaparant l’attention des individus et en en tirant des bénéfices1. Les publicités2 et les réseaux sociaux3 vivent typiquement de cette économie de l’attention4 en profitant du « temps de cerveau disponible »5, de ses rouages et de ses biais6 dévoilés par les scientifiques dans les dernières décennies7. Le numérique8 et l’écranosphère9 sont devenus les lieux courants où l’attention est souvent sur-sollicitée et manipulée, par exemple via les mécanismes des likes offrant des doses de dopamines illimitées ou du scroll largement inspiré des machines à sous dans les casinos, tout en diffusant des contenus publicitaires lucratifs. L’IA10 utilisée à mauvais escient ne fait qu’aggraver la situation en entraînant les algorithmes à choisir des contenus qui captent encore plus l’attention.
Cette prédation de l’attention11, servie par une technologie employée sans parcimonie12, est justifiée par une recherche de plaisir mais donne en fait la priorité aux profits, malgré les risques de dépendances, de déficit ou de surcharge attentionnelle, malgré les conséquences dramatiques sur la santé mentale13. Comme pour les grands enjeux sociaux et environnementaux de notre époque, elle contribue à un effondrement de nos sociétés en détournant notre attention14 de l’essentiel pour le distraire par du superflu15.
L’objet de l’écologie de l’attention16 est justement de préserver des conditions stimulantes mais soutenables pour notre attention, en adéquation avec les ressources attentionnelles de chacun. Ou devrions-nous plutôt parler « des » attentions, tant cette notion porte des réalités bien plus riches et complexes dans notre cerveau qu’une simple capacité de concentration ou de présence attentive. Le professeur Yves Citton16, défenseur de l’écologie de l’attention, propose plusieurs nomenclatures, comme celle de l’attention concentrée (sur une tâche spécifique, associée à la productivité), l’attention distraite (ouverture à de multiples stimuli, associée à la créativité), l’attention élargie (réception de nos émotions, notre entourage, notre environnement). ll s’agit de prendre soin des milieux attentionnels qui favorisent de bonnes capacités attentionnelles, le collective a donc une responsabilité centrale pour préparer un terreau adapté à cette écologie.
🐚 L’écologie de l’attention devient de nos jours essentielle et l’art de méditer17 permet de développer notre capacité à diriger intentionnellement notre attention. Il s’agit d’être plus attentionné18, attentif à soi, aux autres et à notre environnement, pour rester libres de ce sur quoi nous sommes conscients, pour répondre aux défis existentiels de notre époque19, pour reconnecter nos intentions profondes à la réalité qui nous entoure, pour assurer les conditions d’un bonheur durable et partagé20.
1 Le PDG d’Apple Tim Cook dit en 2014 : « When an online service is free, you’re not the customer. You’re the product. »
2 Ce qui incite à soutenir les publicités responsables : https://phare-eudia.org/2024/03/19/pour-des-publicites-responsables/.
3 En maintenant par exemple ses utilisateurs dans un entre-soi appauvrissant et parfois dangereux : https://phare-eudia.org/2024/07/03/depasser-lentre-soi-des-reseaux-sociaux/.
4 Expression explicitée par Yves Citton dans cet interview du CNRS : https://lejournal.cnrs.fr/articles/lattention-un-bien-precieux.
5 En reprenant l’expression de l’ancien PDG du groupe TF1 Patrick Le Lay.
6 Les nombreux biais cognitifs sont de mieux en mieux connus : https://phare-eudia.org/2023/11/22/domptons-nos-biais-cognitifs/.
7 Ainsi, dans les années 1990, le docteur en Science de la Communication Brian Jeffrey Fogg, dirigeant le laboratoire de design comportemental à l’université de Stanford, identifie des moyens d’exploiter les « failles » cognitives des populations, utilisés à leur dépend par les entreprises du numériques.
8 Selon ce travail du CHEC, « le numérique dans le monde culturel, loin de sa promesse universaliste et émancipatrice initiale, est surtout devenu un outil pour capter l’attention et menace la capacité d’agir culturelle des individus. (…) La culture dans le monde numérique subit les logiques d’un marché dominé par le modèle des plateformes visant à capter l’attention. » : https://www.culture.gouv.fr/nous-connaitre/organisation-du-ministere/cycle-des-hautes-etudes-de-la-culture-chec/travaux-des-auditeurs/Par-session-annuelle/Session-22-23/culture-et-numerique-comment-creer-une-ecologie-de-l-attention2.
9 Elle aussi demande une écologie des écrans pour ne pas être délétère : https://phare-eudia.org/2025/04/24/pour-une-dietetique-des-ecrans/.
10 Pour une réglementation éthique de l’IA : https://phare-eudia.org/2025/03/18/lia-une-revolution-vers-quoi/.
11 Dès 1969, Herbert Simon, futur prix Nobel d’économie, dit qu’une abondance d’information crée une rareté de l’attention et le besoin de répartir efficacement cette attention parmi la surabondance des sources d’informations qui peuvent la consommer. Simon, H. A. (1969), « Designing Organizations for an Information-Rich World » 1969. Herbert Simon est à l’origine du terme « économie de l’attention ».
12 Pour le professeur Jonathan Crary, dans son essai Suspensions of Perception, le XIXème siècle est marqué par une « crise permanente de l’attention » dont les causes seraient le capitalisme et le développement des technologies.
13 Grande cause de la société en France en 2025 : https://phare-eudia.org/2024/11/15/la-grande-cause-de-la-sante-mentale/.
14 Forme de manipulation que l’on retrouve dans certaines communications : https://phare-eudia.org/2024/11/08/le-pouvoir-utile-ou-dangereux-de-la-communication/.
15 Une enquête interne de Meta a ainsi fuité alors qu’elle montrait la nocivité de ses applications notamment chez les jeunes : https://www.fastcompany.com/91448983/meta-allegedly-buried-internal-research-on-social-media-harms.
16 Cet article est principalement basé sur le travail de Yves Citton, professeur de littérature à l’Université de Grenoble et co-directeur de la revue Multitudes, auteur de plusieurs livres sur le sujet : https://shs.cairn.info/pour-une-ecologie-de-l-attention–9782021181425.
16′ Citton, Y. (2014). Pour une écologie de l’attention. Le Seuil. https://doi.org/10.3917/ls.citto.2014.01.
17 Avec ses nombreux apports physiques et mentaux : https://phare-eudia.org/2024/09/18/meditation/.
18 Attentionné et attentif ont la même étymologie que le verbe attendre, montrant un lien entre l’attention et la patience, à l’opposé de l’impatience et l’immédiateté stimulées par les technologies numériques actuelles.
19 Par exemple les limites planétaires : https://phare-eudia.org/2024/11/21/stabilite-dun-systeme-terrestre-habitable/.
20 Allant de pair avec les compétences de soin et de sobriété : https://phare-eudia.org/2026/02/19/sobriete-desirable/.
Crédit image : Anastasiya Badunsur Unsplash.



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